Du point commun entre oiseaux, tueurs et concombres

Le principe de précaution a fait son apparition au début des années 90. Les drames de l'amiante et du sang contaminé nous imposaient d'établir des règles, ou plutôt d'adopter une posture, pour gérer les dossiers ayant un enjeu sanitaire ou environnemental. En droit français, ce principe a connu son apothéose en 2005, avec son inscription dans notre constitution, plus haute norme juridique nationale. La conséquence de cette force est simple : aucune loi adoptée par les parlementaires, aucun décret posé par un ministre, ne peut aller contre le principe de précaution.
Ces « précautions » ont évidemment toute leur place dans notre société. Le récent scandale du Médiator, ou encore les risques liés à l'implantation des antennes de téléphonie sont de parfait exemple de dysfonctionnement du principe de précaution.
Cependant, ce principe est également l'exemple d'une profonde évolution de la société. La posture de précaution face à tout éventuel danger tend à s'imposer. Nous sommes devenu une société de contrôle et particulièrement de contrôle des risques.
Au cours des deux dernières décennies, notre emprise et notre capacité à contrôler la nature ont été considérablement renforcées. A un point tel que désormais seules les plus grandes catastrophes naturelles ont une véritable influence sur nos sociétés. Nous avons trouvé des solutions à la quasi totalité des nécessités imposées par la nature desquelles découlaient auparavant notre style de vie. Nous avons le sentiment que notre vie ne dépend plus que de nos actes. Nous la contrôlons.
Ce sentiment qui se développe a un aspect éminemment rassurant. Ne devait il pas être terrible de risquer de voir son existence compromise du jour au lendemain à cause d'une mauvaise récolte ou de l'apparition d'une épidémie ?
Mais en parallèle se développe le rejet de tous les risques. Parce que nous disposons de ce contrôle, rien ne nous effraie désormais plus que ce qui y échappe. Durant une a deux semaines cet hiver, nous avons pu assister à … des chutes de neige. Comme toute chute de neige, elles ont entraîné quelques pannes électriques et des difficultés dans nos transports. Quelle était la réaction des citoyens, évidemment relayée par quelques responsables politiques (qu'il soit de la majorité ou de l'opposition) ? « Il était inacceptable que chaque département ne dispose pas d'un parc de chasse neige suffisamment important pour éviter ces contre-temps ». « Il était inacceptable que chaque aéroport français ne dispose pas d'équipement antigel du niveau de ceux des aéroport canadiens ou scandinaves. » A aucun moment, n'a été posée la question du coût de tels équipements, ou encore de leur utilité pour à peine plus de deux semaines dans l'année.
Une canicule, 15 000 morts. Le gouvernement en avait été tenu responsable de part sa. Lors la crise sanitaire suivante, le H1N1, le gouvernement commande donc 94 millions de dose de vaccin pour 60 millions de français, de peur d'être tenu responsable d'une éventuelle « mauvaise gestion de la crise ». En sur-réagissant, en dilapidant l'argent public, il pouvait au moins démontrer que « tout était mis en œuvre pour assurer la sécurité des citoyens »
De même, le moindre crime est devenu insupportable. L'affaire Tony Meilhon en est l'exemple récent. Évidemment qu'il s'agit d'un crime odieux. Évidemment que la famille et les amis de la victime sont bouleversés. Est il pour autant nécessaire que le gouvernement se dédouane immédiatement au détriment de l'administration pénitentiaire ? (Provoquant par la même une grève historique unissant police, justice et prison). Oui, il y a des infractions dans notre société. Oui, certains crimes sont plus affreux que d'autres. Oui, évidemment que les procédures et les institutions peuvent être perfectionnée. Mais de tels crimes ont toujours eu lieu, et même si ils tendent à diminuer au cours du temps, auront probablement encore lieu durant de nombreuse décennie. Est ce la faute à un quelconque responsable d'administration ? A un responsable politique ? Non, mais on cherche quand même ce responsable. Car sinon, cela reviendrait simplement à admettre que nous ne pouvons pas tout contrôler. Alors, quand un enfant se fait agresser par un chien, Nous faisons une loi pour les chiens. Quand un policier meurt dans un manège, nous faisons une loi sur les manèges. Quand un récidiviste tue, nous mettons en place les peines planchers, pour forcer les juges à envoyer les gens en prisons (Voici encore la recherche d'un responsable. Selon quelques membres du gouvernement, ces juges laxistes sont évidemment le moteur de la délinquance en France)
Est il si compliqué de comprendre qu'une société sans aucune délinquance, c'est une société où un policier se trouve derrière chaque citoyen ? Etes-vous prêt à échanger une sécurité totale contre la perte de votre liberté ?
La société de contrôle dans laquelle nous nous enfermons ressemble de plus en plus à ce sinistre cycle : une catastrophe, la recherche d'un responsable à accuser, des mesures. Et ce simplement par la peur, nos petites peurs de voir le contrôle nous échapper. Cette peur nous domine et guide les actions de notre société.
Nous ne fonctionnons plus que par l'émotion et non pas par la raison.
Jusqu'à quel point allons-nous laisser ces peurs d'un manque de contrôle être le fondement de nos lois ? Jusqu'à quel point allons nous accepter des atteintes à nos libertés sous le seul fondement de la peur ?
Entre le rejet pur et simple de toutes précautions et la situation actuelle, il y a certainement un juste milieu à trouver. Encore faudrait-il commencer à le chercher.










